14
décembre 2019

Au FPU 2019 : l'art d'offrir une seconde vie aux friches

Projets urbains
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Sites à l’abandon, pollués la plupart du temps, friches inexploitées, répulsives très souvent… Pour faire naître des projets urbains et réinventer la ville, les acteurs n’ont d’autre choix que d’affronter les difficultés géographiques qui leur sont proposées. Au cours de la 19e édition du Forum des projets urbains, organisée par Innovapresse, le 12 novembre, au Palais des congrès, à Paris, ils en ont parlé.

"Pendant une cinquantaine d’années, les promoteurs ont fermé les yeux devant cette dent creuse…", sourit aujourd’hui Jean-Marc Roze, président de la Sem Agencia. Son emplacement est pourtant idéal : quartier Clairmarais, à proximité du centre-ville de Reims (51), ainsi que de la gare TGV. Sa superficie l’est tout autant : 1,5 hectare. Alors pourquoi une telle passivité ? "A cause de la dépollution dont doit faire l’objet le site, anciennement occupé par EDF, qui a accueilli une usine à gaz", explique l’adjoint au maire. Et du coût de cette dernière, surtout, estimée à 5 M€.

Une mission fastidieuse qui n’a pas effrayé les dirigeants d’Eiffage Aménagement : "nous avions sourcé ce terrain en amont ", confie Nicolas Gravit, directeur général. Pour l’exploiter, une structure de co-aménagement a été créée ; elle réunit Agencia (51 %) et Eiffage Aménagement (49 %). A horizon 2021, un pôle d’habitation, "afin de rééquilibrer l’offre de ce quartier à dominante tertiaire", remarque le président de la Sem, verra le jour, composé d’une résidence étudiante (6 400 m2), de logements sociaux (4 022 m2) et de logements en accession (18 392 m2). Nicolas Gravit, dont le groupe a lancé la première Semop à Chatenay-Malabry (92) (lire notre article),  s’en réjouit  : "je défends cette notion de co-promotion public-privé, qui est vertueuse à mes yeux. Dans le cas présent,  Agencia a apporté sa connaissance du terrain, Eiffage Aménagement son expérience en matière de dépollution lourde. Sans ce partenariat, le site serait resté une dent creuse".

2 400 friches recensées

Retour à cette dépollution, "sujet majeur de l’opération", selon Grégory Genet, chef de projet d’Agencia, et suivie de près par la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, rassurée par la "mise en commun des expériences de chacun" et par "l’absence de risques sanitaires", eu égard aux précautions prises (tente de confinement, ventilation, neutralisation des odeurs, etc.). La mutation du site est aujourd’hui en cours. C’est aussi le cas ailleurs.

Dents creuses ou autres friches sont nombreuses sur le territoire. Le conseil de défense écologique, qui s’est réuni pour la troisième fois le 7 novembre, au grand dam des porteurs du projet Europacity, en recense environ 2 400, qu’elles soient industrielles, commerciales, urbaines ou militaires. Afin d’en tirer profit et, priorité ultime, de limiter l’artificialisation des sols, la structure interministérielle, créée à l’issue du grand débat national, a retenu cinq projets de réhabilitation, "pilotes d’une démarche plus globale qui devra être finalisée en lien avec tous les acteurs concernés d’ici au printemps prochain", soulignait alors Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique et solidaire (lire notre article). Preuve d’une réelle prise de conscience. Au moins en façade. 

La mise en état sanitaire des sols

A Strasbourg, les friches portuaires, ainsi que les rives du Rhin, sont supports de nouveaux quartiers (Citadelle, Starlette, Coop, Rives & Port du Rhin). Ainsi, sur la Zac Deux-Rives, qui fait office d’ouverture sur l’Allemagne, 458 000 m2 SdP sortent ou sont amenés à sortir de terre d’ici 2030, repartis entre logements (320 000 m2), activités économiques (110 000 m2) et équipements (28 000 m2), "jusqu’à devenir ville", témoignent les porteurs du projet, dont Eric Bazard, directeur général de la Société publique locale (SPL) Deux-Rives.

Cela passe, là encore, par la mise en état sanitaire des sols. "Nous avons mené une vaste campagne de sondages – 800 au total, 1 500 analyses -, effectué un diagnostic complet de 74 hectares de la Zac", insiste Delphine Lacroix, directrice de l’aménagement de la SPL. "Nous nous sommes alors rendus compte de la richesse de ces sols, composés de terres saines et de matériaux fertiles, et avons pris la décision de les valoriser". Ainsi, une plateforme agronomique et géotechnique a été créée, qui permet, entre autres, l’autosuffisance en matière de plantations. Une plateforme de mise en conformité sanitaire des sols a également été conçue.

"Conserver la mémoire du site"

Sur les bords du Rhin, "où l’eau structure l’ensemble du projet urbain", remarque Henri Bava, architecte-paysagiste de l’agence Ter, où le tramway, qui relie Strasbourg à Kehl (Allemagne), préfigure le développement des futurs quartiers, "tel un traveling métropolitain", les friches ou assimilées vont donc (re)prendre vie, "avant même qu’elles n’aient été friches parfois", sourit l’architecte, urbaniste et paysagiste Alexandre Chemetoff.

L’intéressé mène les travaux de réhabilitation du site Coop, dont "les bâtiments menaçaient de tomber en ruines". Il a alors imaginé un projet économe à partir de l’existant, un lieu où, selon lui, seule l’activité a changé. "Nous transformons ainsi le site [livraisons des premiers espaces fin 2019, ndlr], tout en conservant la mémoire de la Coop". Il précise : "ce projet, nous ne pourrions pas le retrouver à Marseille ou à Lyon".

"Les déblais peuvent et doivent avoir une utilité"

A chaque site son histoire. Celle de la Zac du Champ de Manœuvre (50 hectares), au nord-est de Nantes, non loin de Carquefou et de la vallée de l’Erdre, est singulière. Avant : un ancien terrain militaire. Aujourd’hui : une enclave verte et boisée, qui forme un écosystème équilibré entre zones humides, clairières et petite faune. Nantes Métropole Aménagement a souhaité y établir un "projet vertueux", via la conservation d’une partie de la nature existante, soit 23 hectares, les surfaces restantes étant destinées à l’aménagement des espaces publics et la construction d’îlots bâtis (2 000 logements).

"A l’image d’une ville campus", commente Arnaud Devilliers, architecte-urbaniste de l’Atelier 2/3/4, "nous avons optimisé l’imbrication entre les boisements et les constructions", "tout en favorisant les mobilités pour désenclaver le quartier". Il le reconnaît aisément, la mixité n’est pas le fil directeur du projet, "l’offre commerciale avoisinante étant déjà conséquente". La première phase opérationelle est d’ores et déjà engagée (400 logements, groupe scolaire livré en septembre 2021). Ici aussi, les matières premières issues de l’aménagement du site (bois, terre) seront réemployées. "Ces déblais peuvent et doivent avoir une utilité", insiste Thibault Barbier, paysagiste-urbaniste de l’Atelier Georges. Autrement dit : une seconde vie. 

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